Dans les mythes les plus anciens, les légendes, dans la mentalité et la culture populaire françaises, et aussi dans les contes pour enfants, le loup occupe une place à part, celle de la peur et des superstitions qu'il engendre: le loup, c’est l’ennemi séculaire de l’homme, une bête cruelle, méchante, génératrice de tous les malheurs.

« Désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, le loup est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort », écrivait Buffon en 1753 dans son Histoire Naturelle.

Dangereux pour les animaux domestiques, les hommes et le gibier, le loup devient rapidement une bête honnie à détruire. De tous temps il sera l’objet de traques incessantes jusqu’à son éradication au début du XXe siècle [1]. Après une recrudescence de la population des loups vers 1870, c’est la loi du 3 Août 1882 qui aboutira à la disparition des loups de France. Entre 1883 et 1924, environ 10 000 loups ont été détruits [1], des chiffres qui font mieux comprendre l’amplitude de ce massacre organisé.

A cette époque où préjugés et superstitions accaparent l’esprit des gens, les peurs sont leur quotidien. Elles s’entretiennent lors des veillées au cours desquelles les histoires fantastiques des anciens excitent les imaginations et influencent les mentalités. Elles contribuent à ancrer dans la mémoire collective la fascination, les craintes et les fantasmes qu’exerce le loup sur les hommes depuis toujours.

Face au danger qu’il représente, le monde rural a mis en place de nombreux moyens de défense basés sur la connaissance des mœurs du loup. En plus des procédés matériels traditionnels, il utilise des méthodes empiriques, souvent magiques, parfois de sorcellerie. Des prières et autres incantations ont le pouvoir d’éloigner le prédateur, de préserver hommes et troupeaux.

Les meneurs de loups sont des personnages à mi-chemin entre la légende et la réalité, mentionnés dans plusieurs régions de France dont le Limousin. Ils parlent le langage des loups et sont parfois décrits comme des sorciers. Ils sont capables de fasciner les loups, qui les suivent et leur obéissent. Certains disent que c’est un pacte avec le Diable qui leur donnait ces pouvoirs.

 

En 1899, Gaston Vuillier dans son article ” Chez les Magiciens et les Sorciers de la Corrèze ” [2], raconte sa rencontre avec un meneur de loups au château de Pebeyre.

M. de Pebeyre [3], son ami, lui dit un soir :

« Venez me voir, je vous mettrai en présence d’un des plus curieux types du pays. Comme d’autres metzes [4] il sait arrêter les hémorragies et charmer le feu, mais de plus qu’eux il passe pour avoir le privilège de gouverner le loup, de le rendre inoffensif. Dira-t-il son secret ? J’en doute, mais nous tenterons de lui arracher. »

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Loup hurlant au clair de lune (cliquer pour l'écouter)

 

Le château de Pebeyre par Gaston Vuillier [5]

« Cette fois - raconte Gaston Vuillier - j’étais venu à Pebeyre pour voir le fameux meneur de loups dont mon hôte m’avait parlé. Une après-midi il se présenta à l’improviste sur la terrasse du château. C’était un homme trapu, portant la blouse et coiffé du chapeau auvergnat. Sa face était épaisse et large, ses petits yeux vifs, fuyants, inquiets, roulaient des éclairs dans l’ombre des sourcils.

C’était bien là l’errant de la lande, le familier des gorges désertes où le Doustre, en sa course impétueuse, se heurte aux blocs de granit. Il correspondait bien au type légendaire qui gouverne les bêtes démones et exerce l’antinagualisme. On sait que la croyance au « nagualisme » [6], ce pacte étrange conclu entre l’homme et l’animal, est commun à bien des peuples qui n’ont jamais eu entre eux aucun contact.

Au moyen âge, dit-on, l’antinagualisme s’exerçait communément. On pouvait défier les plus affamés et mettre les chiens à la porte si on avait prononcé pendant cinq jours de suite la fameuse oraison du loup :

« Viens bête à laine, c’est l’agneau d’humilité, je te garde. Va droit bête grise, à gris gripeux, va chercher ta proie, loups et louves et louveteaux, tu n’as point à venir à cette viande qui est ici. Vade retro, o satanas ! »

Le nagualisme était connu dans l’antiquité.

L'enclavement du loup par Gaston Vuillier [5]

Notre homme possède, dit-on, un grand empire sur le loup. Par ses exorcismes ou ses incantations il l’écarte des troupeaux, il « l’enclavèle », selon l’expression limousine. A sa présence, le loup s’enfuit, la gueule béante, dans l’impossibilité de mordre ; sa cruauté resterait ainsi paralysée jusqu’au moment où il a traversé un cours d’eau.

On raconte très sérieusement qu’un propriétaire de la commune de Laroche, près Feyt, canton d’Eygurande, village de Trémouline, n’eut jamais de moutons dévorés par suite de la précaution qu’il prenait de faire « enclaver » le loup.

Comme il est d’usage en ce pays, aussi bien que sur tout le plateau de Millevaches, de laisser au berger la tenue d’une ou plusieurs bêtes à laine avec celle du maître, il arriva qu’une jeune bergère, nouvellement louée, adjoignit au troupeau une brebis qui lui appartenait. La brebis fut dévorée le jour même, le propriétaire ayant négligé de prévenir le meneur de loups.

On a vu, dit-on encore, ces fauves traverser les troupeaux sans faire de victimes, mais dans ces cas, les bêtes appartenaient à des sorciers. Ces faits sont racontés avec la plus grande conviction dans toute la région montagneuse de la Corrèze.

L’homme donc était près de nous, sur la terrasse du château. Nous étions à l’écart, à l’ombre. La tête obscure du sorcier se détachait sur des nuages éclatants qui au loin rampaient dans les contreforts des monts d’Auvergne. Il paraissait inquiet, regardant de tous côtés à la dérobée, comme s’il eût redouté un danger. Mon hôte lui expliqua que j’avais entendu parler de sa puissance et que je désirais faire son portrait. Il parut flatté et se prêta de bonne grâce à notre désir. Tandis qu’il posait, étrange, les yeux dans les nuées, M. de Pebeyre, très adroitement, amena la conversation sur les loups.

« On dit que vous le gouvernez à votre guise, di-il en s’adressant au sorcier ; pourtant je sais qu’en votre présence le loup dévora un jour une brebis ! C’est bien que vous n’y pouviez guère…

-Oui, dit l’homme, c’est vrai, un soir j’étais là-bas vers le Doustre, avec ma pauvre défunte, il faisait un temps noir… le vent soufflait… le troupeau s’était écarté, la bête sortit du bois et se jeta sur la plus belle brebis. Je l’avais appelé… le maître m’avait fait du mal, je voulais me venger.

Le meneur de loups par Gaston Vuillier [5]

-Mais dites, l’avez-vous mangée cette brebis ?... ”

Il se recula effaré.

« Vous croyez donc, monsieur, que nous voulons prendre rage du loup, le mal de mordre !... »

On a horreur de la bête touchée par le fauve, vivante ou morte, en Corrèze.

« Mais comment pouvez-vous gouverner ainsi le loup, souvent, même sans le voir ?...

-Oh ! monsieur, voici longtemps que je ne le gouverne plus ; ces bêtes deviennent rares. Autrefois elles arrivaient jusqu’à Laroche-Canillac, elles quittaient les forêts et traversaient le Doustre au bas de la ville et erraient par les rues en hurlant. J’ai vu souvent la nuit reluire leurs yeux rouges comme des charbons de feu… personne n’osait sortir. Il y a des années de cela, j’ai oublié le secret, il faudrait du temps pour se souvenir… Oh ! oui… du temps !... du temps !... »

L’homme était de nouveau pris d’inquiétude, il cherchait évidemment un prétexte pour se retirer. M. de Pebeyre insistait :

« Je sais que debout sur un rocher vous étendez les bras, vous prononcez des paroles magiques ; mais que dites-vous ?...

-On dit : tapa minaou, diable te gare, laisse la bête, elle n’appartient ni à toi ni à moi, mais elle appartient…

-Et puis ?

-J’ai oublié…. ce sont de mauvaises affaires. »

Il tremblait.

« Vous pouvez tout dire, n’ayez crainte. » Et il lui glissait un chapelet dans les doigts…

L’homme se leva frissonnant, son visage était plein d’épouvante.

« Je vous dis que ce sont des choses diaboliques, fit-il d’une voix sourde, que Dieu me pardonne… »

Et brusquement il nous quitta. »

 

C’était il y a plus d’un siècle, sans doute le dernier meneur de loups sillonnant nos contrées…

La disparition officielle du loup date de l’année 1937 où « le dernier loup » fut abattu dans le Limousin. Plus précisément, le canis lupus lupus fut présumé éteint en temps que « population reproductrice » entre 1930 et 1939 [7].

Sources et Bibliographie

[1]    Des loups et des hommes, histoire et traditions populaires, Daniel Bernard, De Borée, 2000.

[2]    Chez les magiciens et les sorciers de la Corrèze, revue Le Tour du Monde, Gaston Vuillier, 1899.

[3]    Il s'agit de Charles de Lespinasse de Pebeyre, ancien Préfet de la Lozère, du Lot et des Landes décédé en 1902.

[4]    Metze: meige en vieux français, désigne en patois limousin, tout à la fois le médecin, le mage et le magicien, d'après [2]. Son origine viendrait du terme médiéval mèdze désignant les guérisseurs ou les rebouteux, d'après wiktionary.

[5]   Reproduction des magnifiques dessins aquarellés de Gaston Vuillier, publiés dans [2], et qui peuvent être admirés au musée du cloître de Tulle.

[6]    Nagualisme: Dérivé du mot aztèque Nagual: qui manifeste une croyance en un génie tutélaire à forme animale, d'après wiktionary.

[7]    Site internet: Histoire du loup en France.

La terrasse du château de Pebeyre par Gaston Vuillier [5]

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